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Lire Rabelais, Montaigne et La Fontaine : décoder le français classique

C2 · Vocabulaire

Guide pratique pour déchiffrer la graphie, le lexique et la syntaxe des XVIe-XVIIe siècles sur des extraits commentés de Rabelais, Montaigne et La Fontaine.

Tu ouvres les Essais de Montaigne ou la première fable de La Fontaine, et la langue te glisse sous les yeux : des mots qui ressemblent au français moderne sans l'être tout à fait, une orthographe instable, une syntaxe qui surprend. Cette leçon te donne les outils concrets pour déchiffrer ces textes avec fluidité, et te faire confiance face à n'importe quel extrait de C2.

Ce que tu vas apprendre

À la fin, tu sauras : reconnaître et décoder les principales règles de graphie ancienne (s muet, u/v, i/j) ; identifier les faux amis lexicaux du français classique (pourtant, voire, tantôt) ; comprendre les tournures syntaxiques qui diffèrent du français contemporain, notamment la négation sans « pas » et l'ordre des mots.

La graphie ancienne

L'orthographe n'était pas encore codifiée au XVIe siècle, et plusieurs conventions visuelles différaient de l'usage actuel. Trois règles couvrent l'essentiel des formes qui déstabilisent le lecteur.

Règle 1 : le s muet avant consonne. Partout où l'on écrivait un s devant une consonne (estre, escrire, forest, mesme), le français moderne a remplacé ce s par un accent circonflexe sur la voyelle précédente, ou l'a supprimé.

Règle 2 : u/v et i/j étaient des paires d'une même lettre. La position dans le mot déterminait la forme écrite : v et j en début de mot, u et i à l'intérieur, indépendamment de la valeur phonique (voyelle ou consonne). Ainsi vn = un (v en début de mot, son vocalique), auoir = avoir (u à l'intérieur, son consonantique), ie = je (i en début de mot, son consonantique).

Règle 3 : la terminaison -oi- notait une prononciation [wɛ]. C'est pourquoi François (graphie ancienne) est devenu français en 1835 : la graphie a été alignée sur la prononciation réelle. La même explication vaut pour anglois → anglais.

Forme ancienneForme moderneRègle appliquée
estreêtres + consonne → accent
escrireécrires + consonne → accent
forestforêts + consonne → accent
mesmemêmes + consonne → accent
vnunv en début = u (voyelle)
auoiravoiru à l'intérieur = v (consonne)
iejei en début = j (consonne)
Françoisfrançaisoi [wɛ] → ai (réforme 1835)

Le lexique : les faux amis d'époque

Certains mots ont survécu jusqu'à aujourd'hui mais avec un sens radicalement différent. Ces faux amis internes sont le premier piège à la lecture : on croit comprendre, et on fait un contresens.

  • pourtant signifiait pour cette raison, donc, c'est pourquoi (pas « cependant »). Exemple : « Il est habile, pourtant il réussit » = il réussit pour cette raison. Le sens adversatif n'apparaît qu'au XVIIIe siècle.
  • voire signifiait même, vraiment, qui plus est (renforcement, pas restriction). Exemple : « habile, voire brillant » = brillant, et davantage encore.
  • tantôt signifiait bientôt, tout à l'heure. Chez La Fontaine, « il reviendra tantôt » = il reviendra bientôt.
  • meschant / méchant signifiait mauvais, de piètre qualité, sans connotation morale : « un méchant logement » = un mauvais logement.
  • lors était l'équivalent courant de alors (il survit dans « lors de », « dès lors »).

Faux amis du français classique

Relie chaque mot à son sens d'époque.

1pourtant (XVIe)· · · · ·abientôt, tout à l'heure
2voire· · · · ·bmauvais, de piètre qualité
3tantôt· · · · ·calors
4meschant· · · · ·dpour cette raison, donc
5lors· · · · ·emême, vraiment

Relie chaque numéro à sa lettre. Réponses au corrigé.

La syntaxe classique

La syntaxe des XVIe-XVIIe siècles hérite du latin une relative liberté dans l'ordre des constituants. Trois points méritent une attention particulière.

La négation simple. En français classique, ne seul suffit à exprimer la négation : « pas » n'était pas encore obligatoire. La Fontaine écrit « je ne puis » là où nous dirions « je ne peux pas ». Cette construction reste vivante aujourd'hui dans des registres soutenus : « je ne saurais dire », « je ne cesse de... ».

Négation : classique vs contemporain
XVIIe siècle
JeSujet
neNégation
sauroisVerbe
direComplément
Français contemporain
JeSujet
neNégation
sauraisVerbe
pasNégation
direComplément

Au XVIIe, « ne » seul assure la négation. « Pas » (à l'origine un substantif de distance) n'est devenu obligatoire qu'à partir du XVIIIe siècle.

Les constructions participiales absolues. La syntaxe classique les emploie abondamment, créant une densité que le français contemporain dilue en deux propositions. À la lecture, ces groupes se repèrent à l'absence de verbe conjugué.

L'interrogation directe par inversion du sujet nominal était la norme. « Que dit Rabelais de la nature humaine ? » est la forme classique standard ; la tournure « est-ce que » reste exceptionnelle dans ces textes.

Extraits commentés

Quatre extraits réels, avec analyse des formes qui peuvent bloquer. Les formes à décoder sont repérées en jaune ; les équivalents modernes en vert.

  • Rabelais, Gargantua (1534) : « Fay ce que vouldras. » : vouldras = voudras (l du radical de vouloir encore présent dans la forme du futur). Devise de l'abbaye de Thélème, utopie humaniste : « Fais ce que tu voudras. »
  • Montaigne, Essais, « Au lecteur » (1580) : « Je suis moy-mesmes la matiere de mon livre. » : moy-mesmes = moi-même (s muet dans mesmes ; trait d'union de renforcement). Montaigne annonce que son sujet, c'est lui-même : phrase lisible sans décryptage.
  • Montaigne, Essais, II, 12 (1580) : « Que sçay-je ? ». Sa devise. sçay = sais (le ç notait un [s] dans certaines positions ; la terminaison ay correspond au -ais moderne).
  • La Fontaine, « La Cigale et la Fourmi » (1668) : « La Cigale, ayant chanté / Tout l'Esté... » : Esté = Été (s + consonne → accent). La Fontaine est le plus accessible des trois : sa syntaxe est presque moderne.
  • Paire correct/incorrect : lire « il est habile, pourtant il réussit » comme « il est habile, cependant il réussit » est un contresens. Compréhension correcte : « pourtant » = « pour cette raison, donc » dans tout texte antérieur au XVIIIe siècle.

Exemple

Situation : tu tombes sur cet extrait dans un manuel de licence. « Que vouldras-tu faire de ce meschant livre ? » Démarche : vouldras = voudras (l du radical conservé) ; meschant = mauvais (pas de connotation morale). Traduction : « Que voudras-tu faire de ce mauvais livre ? »

Erreur fréquente

vn lu comme sigle : c'est simplement un (v en début de mot = u voyelle). ne seul perçu comme négation incomplète : en français classique, c'est une négation complète, pas une coquille. pourtant interprété comme « cependant » : au XVIe, c'est donc, pour cette raison (sens diamétralement opposé). Calque : ne pas confondre voire (adverbe de renforcement : même, qui plus est) avec le verbe voir ni avec l'anglais to see.

Astuce

Face à un mot inconnu, applique deux opérations dans l'ordre : (1) remplace tout s devant une consonne par un accent (ou supprime-le) ; (2) échange u et v, i et j selon la position (début de mot ou intérieur du mot). Ces deux gestes résolvent la moitié des formes inconnues. Pour le reste, le contexte et le TLFi suffisent.

Le saviez-vous

Les trois auteurs représentent trois moments distincts de la stabilisation de la langue. Rabelais (vers 1494-1553) écrit le français le plus ancien des trois, encore proche du moyen français : exubérant, truffé de latinismes, avec une orthographe très instable. Montaigne (1533-1592) est plus mesuré : sa prose est personnelle et sinueuse, teintée d'influence gasconne. La Fontaine (1621-1695) écrit dans le français classique le plus codifié : sa langue est la plus proche du français contemporain. Lire les trois dans l'ordre chronologique, c'est observer la langue se stabiliser, du chaos créateur de Rabelais à l'élégance réglée de La Fontaine.

Prononciation

La terminaison -oi- se prononçait [wɛ] : roi = [rwɛ], moi = [mwɛ], François = [fʁɑ̃ˈswɛ]. Le -r final des infinitifs était souvent articulé : chanter = [ʃɑ̃ˈteʁ], pas [ʃɑ̃ˈte]. Certaines consonnes finales (-t, -s, -d) étaient encore prononcées dans la diction soignée, ce qui explique que des rimes de La Fontaine semblent imparfaites à l'œil moderne.

Étymologie

Le titre Essais vient du latin exagium. Montaigne choisit ce mot pour signifier que ses écrits sont des tentatives, des explorations sans prétention à la vérité définitive. Le sens d'« épreuve » ou de « test » (un essai en chimie, un essai au rugby) vient de la même racine : on pèse quelque chose pour en éprouver la valeur.

Dans l'histoire

En 1539, l'ordonnance de Villers-Cotterêts impose le français comme langue d'État. En 1635, Richelieu fonde l'Académie française, qui commence à codifier la grammaire et l'orthographe. La Fontaine, écrivant en 1668, bénéficie déjà de cette normalisation : son français est bien plus régulier que celui de Rabelais, écrit un siècle plus tôt sans institution de régulation.

À retenir

Points clés à retenir : s + consonne en français ancien = accent ou suppression en français moderne (estre → être) ; v et j en début de mot, u et i à l'intérieur, quelle que soit la valeur phonique (voyelle ou consonne) ; ne seul = négation complète en français classique (pas une omission) ; pourtant = pour cette raison, donc (sens opposé au français contemporain) ; La Fontaine est le plus accessible, Rabelais le plus archaïque.

À toi de jouer

  1. Dans un texte du XVIIe siècle, "Je ne puis dire" signifie :

    • ☐ Je ne peux pas dire (négation complète)
    • ☐ Je ne peux pas encore dire (sens partiel)
    • ☐ Je veux bien dire
  2. Que représente "vn" dans un texte de Montaigne ?

    • ☐ un
    • ☐ vu
    • ☐ une abréviation de "voire"
  3. Dans "Il est habile, pourtant il réussit" (XVIe siècle), "pourtant" signifie :

    • ☐ cependant, mais
    • ☐ pour cette raison, donc
    • ☐ même si
  4. La forme "Esté" chez La Fontaine correspond en français moderne à :

    • ☐ Été
    • ☐ Être
    • ☐ Esté (forme conservée)
  5. "Voire" dans un texte du XVIIe siècle signifie :

    • ☐ voir (infinitif du verbe voir)
    • ☐ même, vraiment, qui plus est (renforcement)
    • ☐ vouloir (variante orthographique)

Réponses dans le corrigé, en fin de document.

Corrigé

Faux amis du français classique

  • 1. pourtant (XVIe) : pour cette raison, donc
  • 2. voire : même, vraiment
  • 3. tantôt : bientôt, tout à l'heure
  • 4. meschant : mauvais, de piètre qualité
  • 5. lors : alors

À toi de jouer

  • 1. Je ne peux pas dire (négation complète) ("ne" seul assure la négation en français classique. La phrase est complète : "pas" n'était pas encore obligatoire au XVIIe siècle.)
  • 2. un (v et u étaient la même lettre. La règle était positionnelle : v s'écrivait en début de mot, u à l'intérieur du mot. Ici, v est en début de mot et représente le son vocalique u : vn = un. De même, auoir = avoir (u à l'intérieur, valeur consonantique).)
  • 3. pour cette raison, donc (Au XVIe siècle, "pourtant" = pour cette raison, donc. Le sens adversatif (cependant) n'apparaît qu'au XVIIIe siècle.)
  • 4. Été (Règle du s muet : s + consonne → accent. Esté → Été. La même règle donne estre → être, escrire → écrire, forest → forêt.)
  • 5. même, vraiment, qui plus est (renforcement) ("Voire" est un adverbe de renforcement en français classique : "il est habile, voire brillant" = brillant et encore plus. Ce mot n'a rien à voir avec le verbe "voir".)